La conversation sur la souveraineté numérique s’est arrêtée au cloud. On débat du droit applicable aux données, de l’hébergeur, du contrat. C’est juste, mais c’est une couche. Sous les serveurs, il y a un réseau physique, et ce réseau tourne sur des machines fabriquées par une poignée d’entreprises. La question de savoir qui les construit, qui les maintient et qui peut y entrer à distance est distincte de celle du cloud. Elle est plus ancienne, plus matérielle, et elle a son propre marché.
Posons les mots, là aussi.
Ce qu’est un équipementier réseau
Un opérateur télécom, Orange, SFR, Deutsche Telekom, ne fabrique pas ses propres antennes ni ses routeurs. Il les achète à un équipementier, puis les exploite. L’équipementier, c’est l’industriel qui conçoit et produit le matériel sur lequel passe le trafic : les antennes mobiles, les stations de base qui couvrent une zone, les équipements RAN qui relient le terminal au réseau, les routeurs du cœur de réseau qui aiguillent les communications, les systèmes de transport optique. C’est l’infrastructure physique, celle qu’on touche, par opposition aux services qui tournent dessus.
Mais le matériel n’est qu’une partie du contrat. Chaque équipement embarque un firmware, le logiciel bas niveau qui le pilote, écrit et mis à jour par le fabricant. Et l’opérateur signe presque toujours un contrat de maintenance qui donne à l’équipementier un accès distant pour diagnostiquer les pannes, pousser les correctifs et faire évoluer le parc. Acheter un réseau, ce n’est donc pas acheter des boîtes une fois pour toutes. C’est nouer une relation longue avec celui qui sait comment elles fonctionnent à l’intérieur, et qui garde la main pour les faire fonctionner.
L’état du marché
Le marché mondial des équipements RAN se partage entre quelques noms. Côté européen, Nokia, finlandais, et Ericsson, suédois, restent des acteurs de premier plan, avec une présence historique et un portefeuille de brevets considérable. Mais leur poids recule. Le chinois Huawei, longtemps premier sur le RAN, propose des équipements à des prix que les Européens peinent à suivre, et a capté des parts de marché massives avant que les restrictions politiques ne freinent son expansion en Occident. La pression sur les prix est structurelle : un opérateur qui déploie un réseau national raisonne en milliards, et l’écart de tarif pèse lourd dans l’arbitrage.
Il faut noter une absence. La France a eu son équipementier grand public, Thomson, devenu Thomson-CSF, puis Thales pour sa branche défense et électronique de souveraineté. Thales reste un industriel majeur, mais sur les réseaux télécoms civils, l’enseigne historique a quitté le terrain. L’Europe a donc deux champions de taille mondiale, et aucun n’est français. Le sujet ne se résout pas à une couleur de drapeau : il se joue sur la capacité industrielle qui subsiste, et sur la trajectoire de ceux qui la portent encore.
Pourquoi l’équipementier a plus de prise que le fournisseur cloud
C’est le point que la conversation sur le cloud laisse de côté. Le fournisseur cloud détient vos données et les traite sous un droit donné. L’équipementier, lui, est dans le tuyau. Il fabrique l’objet par lequel passe la totalité du trafic, voix, données, signalisation, avant même qu’il atteigne le moindre serveur applicatif.
Cette position donne trois prises concrètes. La première est l’accès physique au réseau : le matériel est posé partout sur le territoire, dans les centraux et au pied des antennes, et il voit transiter le flux brut. La deuxième est le firmware : c’est le fabricant qui en écrit le code et qui décide de son contenu à chaque mise à jour, ce qui suppose une confiance qu’on ne peut pas auditer ligne à ligne sur des millions d’équipements. La troisième est la maintenance : les contrats prévoient des diagnostics et des interventions à distance, donc un canal d’accès permanent, légitime et nécessaire à l’exploitation. Un fournisseur cloud qu’on quitte laisse les données derrière lui. Un équipementier dont on dépend a une main sur l’infrastructure tant que le réseau tourne, c’est-à-dire en continu. La nature de la prise n’est pas la même, et elle est plus profonde.
Ce que la 5G change dans l’équation
La 5G n’est pas une 4G plus rapide. Elle change la géométrie du réseau. Pour tenir ses débits et sa latence, elle densifie : là où la 4G couvrait une zone avec quelques antennes, la 5G multiplie les points d’émission, en particulier les petites cellules rapprochées en milieu urbain. Plus d’équipements, posés plus près, signifie plus de matériel d’un même fournisseur déployé en profondeur dans le territoire.
Cette densification élargit mécaniquement la surface d’exposition. Chaque équipement est un point qui reçoit du firmware et accepte de la maintenance distante ; en multiplier le nombre, c’est multiplier les points à surveiller et la dépendance au fabricant. La 5G brouille aussi la frontière entre le cœur de réseau et la périphérie, en rapprochant l’intelligence des bords, ce qui dilue la distinction nette qu’on faisait entre les zones sensibles et le reste. C’est cette combinaison, plus de matériel critique réparti plus largement, qui a remis la question de l’équipementier à l’agenda politique européen avec une netteté inhabituelle. Les débats sur l’exclusion de certains fournisseurs des réseaux 5G ne portaient pas sur les données. Ils portaient sur qui aurait la main sur l’infrastructure physique d’un réseau devenu, à cette densité, une dépendance structurelle.
La souveraineté télécom ne se règle donc pas avec les outils du cloud. Le droit applicable aux données ne dit rien de qui fabrique le routeur, qui en écrit le firmware et qui s’y connecte la nuit pour le réparer. Ce sont deux questions séparées, deux couches, deux marchés. Tant qu’on ne parle que de la couche haute, on laisse la plus matérielle des dépendances hors du cadre.
Sources
- Ericsson Mobility Report, état du marché RAN et déploiement 5G mondial
- Nokia, rapports annuels et part de marché sur les équipements réseau
- Commission européenne, « 5G Cybersecurity Toolbox », recommandations sur les fournisseurs à risque, 2020
- ANSSI, régime d’autorisation préalable des équipements 5G (loi du 1er août 2019)
- Thales, historique du groupe issu de Thomson-CSF